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Jules Moch, l'anticommuniste |
Par Gilles Gaetner
/ août
2012 |
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L'une des personnalités les plus étonnantes du socialisme français et,
pour cette raison, méconnue. À la fois humaniste et homme à poigne, Moch
fut détesté par le PCF. |
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Ce fut une figure de la SFIO ; il aura marqué la vie politique française
pendant cinquante ans, ayant été plusieurs fois ministre sous la Ille et
la IVe République, et l'ami très proche de Léon Blum et de Vincent
Auriol. Le front haut et portant la moustache, Jules Moch reste dans la
mémoire politique comme celui qui tint tête à la CGT et au Parti
communiste lors des grèves insurrectionnelles des années 1947-1948. Cet
homme de grande culture, d'une insatiable curiosité, à l'origine de
nombreuses réformes, député de la Drôme dès 1928, fut celui qui refusera
toute alliance avec le Parti communiste français. |
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Jules Moch naît le 15 mars 1893 dans une famille bourgeoise,
dreyfusarde, très patriote, qui compte un certain nombre d'officiers. Le
grand-père était polytechnicien, le père l'était aussi, le petit-fils le
sera. Il entre à l'École en 1912. Deux ans plus tard, le voici mobilisé
comme officier. Blessé à plusieurs reprises, il fait preuve d'un
comportement héroïque contre l'ennemi. Ce qui lui vaut d'être décoré de
la Légion d'honneur à 25ans. |
Démobilisé après l'armistice, le jeune officier, devenu ingénieur de la
marine, part pour l'Allemagne où il dirige les services de restitution
industrielle et agricole. |
L'année suivante, il démissionne pour entrer à la Société d'équipement
des voies ferrées dirigée par Raoul Dautry, polytechnicien comme lui. Au
fil des mois, la société trouve des débouchés en URSS. Moch s'initie
alors intensément au russe grâce à un jeune réfugié dénommé Dobkine.
En
1921, l'ingénieur français part d'abord pour la Lettonie où il obtient
un contrat de reconstruction des voies et des ponts. Un contrat qui se
réalise cahin-caha. Car, comme le déplore Jules Moch, là-bas, il y a le
« roi Bakchich » !
C'est dire que tout s'arrange à condition de verser
une enveloppe ! |
Quelque temps après, grand saut vers Moscou. L'Union soviétique connaît
une situation économique déplorable. Glissons sur les libertés publiques
: les chambres d'hôtel sont truffées de micros ! Jules Moch se rend
compte très vite que la collaboration entre un État collectiviste et un
État capitaliste relève d'un doux rêve. À Moscou, le futur parlementaire
en a la certitude : il ne pourra jamais être communiste. |
Témoin, ce qu'il écrit dans son livre
la Russie des Soviets : « Le progrès ne consiste pas à
opprimer d'anciens oppresseurs ou leurs descendants, à transposer les
injustices sociales, mais bien à faire qu'il n'y ait plus ni oppresseurs
ni opprimés, à supprimer les injustices sociales,
sans en créer de
nouvelles. » Rien de tel dans le pays de
Lénine et de Staline. |
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Moch rentre en France. En 1924, il s'inscrit à la SFIO. Deux ans plus
tard, il fait la connaissance de Léon Blum au congrès fédéral de la
Seine. À cette occasion, il lui transmet une note où il expose ses idées
pour rebâtir l'économie sur des bases modernes. Blum est emballé. De
cette rencontre naît entre les deux hommes une complicité profonde. À
plusieurs reprises Blum lui propose de se présenter à la députation.
D'abord à Blois, puis à Troyes. Finalement, ce sera Valence dans la
Drôme. Au départ, les habitants paraissent sceptiques devant «
ce Parisien, fils de Parisien ».
Qu'à cela ne tienne : le protégé de Blum est élu à
la Chambre en mai 1928, et réélu en 1932. Il s'intéresse à tout, à
l'exploitation de la ligne aérienne France-Amérique du Sud, aux dangers
d'électrocution des cheminots, à la gratuité de l'enseignement
secondaire, au monopole d'importation des pétroles ou encore à la
défense du crédit et de la monnaie. |
Mais alors que les socialistes gagnent les élections de 1936 et forment
le gouvernement de Front populaire, Jules Moch est battu. Un an plus
tard, l'échec est effacé : à la faveur d'une élection partielle, il
retrouve un siège à Montpellier. D'abord sous-secrétaire d'État à la
présidence du conseil, il est promu, le 13 mars 1938, ministre des
Travaux publics du deuxième cabinet Blum. Quand la guerre éclate, il
s'engage dans la marine et participe à la campagne de Norvège. De retour
en France, il est l'un des 8o parlementaires qui refusent les pleins
pouvoirs au maréchal Pétain. Un temps arrêté, il recouvre la liberté en
février 1941 grâce aux bonnes relations nouées autrefois avec l'amiral
Darlan. |
Il plonge dans la Résistance et crée le réseau "1793" avec l'avocat
Pierre Stibbe que l'on retrouvera, un peu plus tard, défenseur de
députés malgaches. Puis c'est le départ pour Londres et la rencontre
avec le général de Gaulle le 27 avril 1943, suivie de l'arrivée à Alger
où il est désigné comme membre de l'Assemblée consultative. Les liens se
distendent avec le chef de la France libre, Moch lui reprochant d'avoir
laissé exécuter l'ancien ministre de l'Intérieur de Pétain, Pierre
Pucheu, soupçonné, en octobre 1941, d'être à l'origine de l'assassinat
de 27 otages par les Allemands à Châteaubriant (Loire- Atlantique).
Pucheu affirmait détenir une liste de témoins pour le disculper. Le
résistant Jules Moch le dira et le redira : «
Je n'avais aucune sympathie pour Pucheu, mais son
exécution est un crime moral à mes yeux. ». |
Déçu par le général de Gaulle, il demande à être versé dans une unité
combattante. C'est ainsi qu'il participe au débarquement de Provence.
Après la guerre, réélu député de l'Hérault à la première Assemblée
nationale constituante, Moch, qui semble avoir pardonné à de Gaulle
l'affaire Pucheu, entre à son gouvernement comme ministre des Travaux
publics et des Transports. Un poste qu'il conserve non seulement sous
Félix Gouin après la démission du Général mais aussi sous Ramadier.
Encore que ce ministère englobe les Affaires économiques, la
Reconstruction et les Transports. Mission de courte durée, Ramadier
démissionne. |
L'ancien officier héroïque de la guerre de 1914-1918 va alors vivre une
période qui laissera une trace indélébile dans sa carrière : son passage
au ministère de l'Intérieur du 22 novembre 1947 au 7 février 1950, sous
les gouvernements Schuman, Marie, Queuille et Bidault. Pendant
vingt-huit mois, il doit assurer le maintien de l'ordre ; d'abord face à
des mouvements de grève dans les services publics. En quelques jours,
ces grèves embrasent le territoire. À Paris, à la poste centrale du
Louvre. À Toulon, elles touchent l'arsenal. À Marseille et Béziers, les
centres des PTT. Dans le Nord et en Moselle, les mineurs placent des
piquets de grève pour interdire le travail. Les forces de police
répriment sévèrement les grévistes. |
Début décembre 1947, l'inquiétude du ministre de l'Intérieur est à son
comble quand il apprend que la gare de Valence est prise d'assaut et que
deux gendarmes sont piétinés et frappés à coups de barres de fer par la
foule. Moch propose à l'Assemblée nationale d'adopter des textes visant
à « défendre la République ».
Parmi les mesures envisagées, la suppression du
droit de grève dans la police et la dissolution de
11 des compagnies
républicaines de sécurité (CRS), parce que celles-ci comportent, dira le
ministre, « des éléments douteux »,
c'est-à-dire des hommes provenant des "milices
patriotiques" contrôlées par les communistes et dissoutes. Ces projets
sont discutés du 29 novembre au 4 décembre 1947. Quasiment nuit et jour.
La violence verbale et physique envahit l'Hémicycle. Moch est insulté
par les communistes qui l'accusent d'avoir été à l'origine du sabotage
du rapide Paris-Tourcoing. Le ministre tient bon. Finalement, à 4h15 du
matin, les textes sont adoptés par 413 voix contre 183, celles du PC et
des apparentés. |
Au milieu des débats, le gouvernement apprend que l'ambassadeur d'URSS à
Paris a convoqué le député Étienne Fajon et le sénateur Léon Mauvais,
tous deux communistes, pour leur dire que l'instauration de comités de
grève était une mauvaise stratégie ! Il eût été préférable, leur a-t-il
dit, de créer des comités révolutionnaires, comme dans la Russie de
1917. |
À peine un an plus tard, en octobre 1948, des grèves gigantesques menées
par la CGT éclatent dans les Houillères du Nord, du Pas-de-Calais, de
l'Est et du Gard notamment. Une vingtaine de compagnies de CRS sont
mobilisées ainsi que 35 000 soldats. Des affrontements violents se
déroulent entre forces de l'ordre et grévistes. On relève des morts. Le
climat est insurrectionnel. La CGT et le PC ne veulent qu'une chose : la
démission du gouvernement et abattre Jules Moch. Ils n'y parviennent
pas. Finalement, à la fin du mois d'octobre, les puits sont libérés et
la grève matée quand le ministre de l'Intérieur parvient à éviter le
blocage des centrales électriques. |
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Le passage de Jules Moch à l'Intérieur laisse évidemment des traces. Sa
nomination comme ministre de la Défense nationale par René Pleven, au
mois de juillet 1950, suscite quelques remous dans la classe politique.
Chez les communistes, on s'en doute, mais aussi chez les modérés. Il y
restera un an. Dès lors, le député de l'Hérault s'éloigne de la vie
politique, en raison de ses fonctions de représentant permanent de la
France à l'Assemblée générale de l'Onu. Mais surtout, il se fait
remarquer par une hostilité vigoureuse au réarmement allemand et à la
Communauté européenne de défense (CED). Ce qui lui vaut d'être exclu
temporairement — de la SFIO... La rupture semble définitive lorsque
Moch propose un plan de paix pour l'Algérie que n'apprécie guère Guy
Mollet. Devenu un opposant au sein de son parti, l'ancien ministre tente
alors avec quelques minoritaires, parmi lesquels Albert Gazier, de
moderniser la doctrine socialiste — dans l'indifférence totale de Guy
Mollet. |
Arrivent les événements de mai 1958 et le retour au pouvoir du général
de Gaulle. Moch vote son investiture le 1er juin. Mais il vote non au
référendum sur la Constitution de la Ve République. Mal vu par son
parti, devenu un opposant au général de Gaulle, il réussit pourtant à se
faire réélire député en novembre 1962 dans sa circonscription de
l'Hérault, grâce au retrait de son adversaire communiste ! |
En 1967, Jules Moch ne se représente pas. Le 31 décembre 1974,
résolument hostile à la stratégie de l'union de la gauche du Parti
socialiste avec les communistes, il démissionne du PS. Il meurt à Grasse
le 31 juillet 1985. À ses obsèques assisteront deux anciens ministres de
l'Intérieur, son ex sous-secrétaire d'État, Raymond Marcellin, et
Gaston Defferre. |
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Gilles
Gaetner
Une si longue vie, de Jules Moch, Robert Laffont, 1976. |
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