L'AFFAIRE D'ENTREMONT
 
( Extraits du chapitre XIII du livre d'Yves Mathieu "Policiers Perdus)
 
 
 
              "................ Sous la pression des autorités allemandes et devant l’insuffisance des résultats des forces jusque là mis en œuvre, Darnand organise la montée en puissance des moyens du maintien de l'ordre.
                 En février/ mars 1944, le dispositif se répartit comme suit, selon Michel Germain :
- 19 pelotons de la gendarmerie, soit 1125 hommes ;
- 12 escadrons de la Garde, soit 906 hommes, et une section « mitrailleuses » de 32 hommes ;
- 03 Groupes mobiles de réserve (Bretagne, Forez et Aquitaine), totalisant 790 policiers.
                L'ensemble est placé sous les ordres de l'intendant de police, Georges Lelong.
                A côté de ces unités, la Milice française est très présente, avec 1200 hommes dirigés par Jean de Vaugelas.
              
                 Ces données chiffrées sont susceptibles de variations selon les sources : une note confidentielle de Didier Chambonnet, du 20 avril 1944 sur les opérations des forces de l'ordre contre les maquis de la Haute-Savoie, indique qu'il y avait sur ce département : 1500 G.M.R., 1100 miliciens, 950 gardes, 700 gendarmes, soit 4850 hommes (Archives départementales de la Haute-Garonne dossier 2546W27). Sans doute les effectifs du maintien de l'ordre ont fluctué au cours de ces mois. Quoiqu'il en soit, il est clair qu'à la mi-février, les forces de l'ordre vichyssoises sont très fortement implantées au pied du plateau de Glières et qu'elles l'encerclent ostensiblement.
                  Le G.M.R. Aquitaine quitte sa résidence toulousaine pour la Haute Savoie le 12 février 1944. Le trajet s'effectue par train jusqu'à Annecy, par route jusqu'à La Clusaz.
                  Les hommes s'installent en hôtels, partie à La Clusaz, où est fixé l'état-major, partie à Saint-Jean-de-Sixt. L'unité est placée sous le commandement provisoire du lieutenant Robert Couret : en effet, Grégoire Lefèbvre, commandant titulaire, a dû différer son départ pour rester au chevet de son fils adoptif gravement malade ; âgé de 16 ans, il décèdera le 16 février 1944.
                 Le commandant Lefèbvre reprendra le commandement effectif de ses troupes à une date qui n'a pu être située avec certitude, mais que le sous-brigadier Maurice Marlin, à l'époque secrétaire à l'état‑ major du commandant, affirme être le 7 mars 1944, soit, l'avant-veille du drame. Nous verrons plus loin ce qu'il faut en penser.
Des accords entre le commandement des G.M.R. et celui des maquis
                  Commandant par intérim, le lieutenant Couret est rapidement amené à prendre des dispositions importantes vis-à-vis des maquis.
                   Reprenons sur ce point précis les termes du rapport qu'il destinait après la Libération au commissaire du Gouvernement de la Cour de justice de Toulouse :
                  « Dès mon arrivée, j'installai mon P.C. à La Clusaz, et la Résistance qui était admirablement bien renseignée sur l'état d'esprit des officiers appartenant aux forces du maintien de l'ordre, avait déjà eu connaissance de mon activité en faveur de l'organisation clandestine de la région de Toulouse, et dès les premiers jours de mon implantation à la Clusaz, je reçus la visite de deux officiers du plateau de Glières qui désiraient me contacter afin d'avoir des renseignements sur notre dispositif de sécurité. En commun, nous arrêtâmes différentes dispositions afin que le maquis de Glières puisse opérer son ravitaillement sans donner l'éveil aux forces stationnées dans la région, et il fut entendu que je faciliterais dans toute la mesure de mes moyens le passage des jeunes gens désireux d'aller grossir les rangs de la Résistance  (Archives d’Yves Mathieu). »
                   Plus loin, le lieutenant Couret ajoute :
« Sachant que le commandant Lefèbvre avait toujours manifesté des sentiments hostiles envers les Allemands, je le mis, dès son arrivée, au courant des conventions passées avec la Résistance, ....il confirma purement et simplement les dites conventions. »
                    Appuyant ces données, le sous-brigadier Maurice Marlin précise :
 « Le lieutenant Couret établissait des consignes prévoyant entre autres que les postes de contrôle seraient levés chaque nuit, de 21 heures à 5 heures. Il avait pris des contacts avec les chefs des maquis, par l'intermédiaire du curé du Petit-Bornand, à 3 Km d'Entremont, point de passage obligé pour monter au plateau. Je tenais cette confidence du commandant de compagnie par intérim, mais je n'en parlais à personne....Le 7 mars, le commandant Lefèbvre arrivait à Toulouse…. Il approuvait les consignes du lieutenant Couret. (Entretiens avec l’auteur)»
                  Au regard de ces éléments, la réalité des accords entre responsables des policiers de l'ordre et des maquis ne saurait être mise en doute. On s'autorisera par ailleurs à soutenir qu'ils laissent entrevoir que les policiers du G.M.R. Aquitaine, par la voix de leur commandant et de son adjoint n'étaient pas mal intentionnés envers les maquisards du plateau de Glières ; Cette illustration confirme qu'en Haute-Savoie comme ailleurs - ce que nous avons eu l'occassion de souligner à plusieurs reprises , de part et d'autre, au sein des forces de l'ordre, comme parmi les maquis, on ne souhaitait pas d'accrochage franco-français : « ... C'était un modus vivendi qu'on ne se fasse pas de mal entre Français (Propos rapportés par Alain Dalotel, Le Maquis des Glières).
                   Les arrangements ainsi conclus ne pouvaient que tendre à rasséréner les maquisards, en butte à une situation de plus en plus préoccupante sous la pression des forces de gendarmerie, de la police et de la Milice : en effet, l'intendant Lelong venait d'organiser l'encerclement progressif du plateau par les unités du maintien de l'ordre. Pour sa part, le G.M.R. Aquitaine avait reçu la charge des secteurs de La Clusaz, du Grand-Bornand et de St-Jean-de-Sixt.
                    Malheureusement, la bonne volonté réciproque d'éviter tout affrontement, conclue au plus haut niveau des chaînes hiérarchiques respectives, n'allait pas résister à l'épreuve du terrain.
Des initiatives policières intempestives
                   Le lieutenant ..T.., âgé de 25 ans, avait été désigné par le lieutenant Couret pour prendre la responsabilité du détachement de St-Jean-de-Sixt. Jouissant d'une grande autonomie d'action cet officier ne tardait pas à faire montre d'un zèle intempestif.
                  Le ler mars 1944, des policiers de la 2ème section qu'il commande arrêtent le médecin auxiliaire Michel Fournier, alors qu'il prenait livraison de produits pharmaceutiques destinés à l'infirmerie du plateau. Son contact, qui n'était autre que sa future épouse, est également interpellée. Le lieutenant ..T.. conduit le prisonnier au siège de la Milice française à Annecy, après en avoir reçu l'ordre, affirme-t-il, de son collègue Couret, toujours en charge à cette date de l'intérim du commandant Lefèbvre.
               En réaction, « Tom » décida dès le lendemain d'une expédition punitive sur le cantonnement de St-Jean-de-Sixt, avec l'idée de négocier la libération du médecin. La mission fut confiée au lieutenant Henri Onimus, alias « Humbert ». Le 3 mars, à 3 heures, le village est encerclé par soixante-dix maquisards environ. A partir de cet instant, les versions divergent : Pierre Vial, dans « Le sang des Glières », écrit : « Saint-Jean-de-Sixt est encerclé, les barrages dressés par les G.M.R. aux différents points d'accès sont tous sous le feu des maquisards. Alors Humbert se lance, revolver au poing. La sentinelle G.M.R. totalement éberluée, n'a pas le temps d'esquisser le moindre geste et se retrouve désarmée, bras levés, avant de comprendre ce qui lui arrive. Les uns après les autres, les postes des G.M.R. sont investis. Pas un coup de feu n'a été tiré (Pierre Vial le sang des glières)» Récit quelque peu épique qui s'accommode mal de la version du général Yves Barde. Après avoir décrit l'approche du village par les troupes d'Humbert que les postes de garde G.M.R. ont repérées, l'auteur indique : « Le cheminement dans la neige profonde est exténuant, et de nouveau un projecteur oblige le groupe à se jeter à plat-ventre dans la neige. Humbert prend le parti de revenir sur la route où il place ses hommes en deux colonnes qui progressent accroupis le long des murs de neige. Parvenu à une cinquantaine de mètres des premières maisons, Humbert fait mettre un FM en batterie et s'avance, accompagné de René Dechamboux, vers les premières maisons. Un projecteur s'allume et, bien qu'aveuglé, il distingue un barrage, consitué d'une charrette placée en travers de la route. Une discussion s'engage avec les G.M.R et Humbert est conduit à l'hôtel Beauséjour afin d'y rencontrer leur chef un aspirant. (Yves Barde, Glières 1944, histoire des combats de février et mars 1944) »
                    Au-delà des discordances relevées, on retiendra qu'à ce stade de l'opération - conçue sur le modèle d'une opération militaire -, le contact fut établi entre les résistants et l'officier du détachement des G.M.R. sans qu'il y ait eu le moindre échange de tirs.
                     Immédiatement informé de la situation par radio, le lieutenant Couret, qui commandait toujours par intérim le G.M.R. Aquitaine et qui logeait à l'hôtel de France à Entremont, accourut en hâte. Il entama des pourparlers avec Humbert. Celui-ci exigea de traiter au niveau des responsables politiques, c'est-à-dire avec l'intendant Lelong. Les deux hommes furent mis en rapport téléphonique et Lelong accepta de relâcher Michel Fournier... qui, de fait avait été libéré quelques heures plus tôt, sous condition de se représenter le lendemain au siège annecien de la Milice. L'affaire aurait pu en rester là, mais le lendemain le docteur Fournier, respectueux de sa parole fut placé en état d'arrestation et emprisonné sur les instances de Lelong.
                    Premier accroc qui laisse pressentir que le ressentiment s'exprimera inévitablement à un moment ou à un autre : la rancœur s'est désormais installée chez les hommes du plateau de Glières, altérant et minant le fragile climat de confiance qui avait été établi entre leurs chefs et le commandement des policiers du G.M.R. Aquitaine.
                   Effectivement, quelques jours plus tard, le 7 mars 1944, deuxième accroc : alors qu'il se rend en side-car à Entremont, le même lieutenant ..T.. croise cinq jeunes gens. Il prend personnellement l'initiative de les contrôler. Tous sont en situation régulière et ne sont porteurs ni d'armes, ni de documents compromettants. Il les fait néanmoins conduire jusqu'au cantonnement afin de les soumettre à un examen plus approfondi. Là, convaincu que ces jeunes sont en route pour les maquis, il décide de les remettre entre les mains de la Milice d'Annecy.
                  Ce deuxième incident grave survenu quelques jours seulement après le premier exacerba les esprits sur le plateau. Le lieutenant Morel y vit l'illustration de ce qu'il a pris pour de la mauvaise foi de la part des officiers du G.M.R. Il dépêcha un de ses lieutenants - Barrat ­auprès du commandant Lefèbvre. Or, celui-ci refusa de recevoir le messager. Voici ce qu'en a écrit le lieutenant Couret, dans le rapport déjà cité :
« Dès que ces arrestations furent connues, le lieutenant Barrat descendit à Entremont, et se mit en rapport avec moi, afin d'obtenir par mon entremise, une entrevue avec le commandant Lefebvre. Ce dernier, qui se trouvait très déprimé par son deuil récent, et qui d'autre part, ne voulait pas que ses contacts avec la Résistance soient connus par son entourage, refusa de recevoir le lieutenant Barrat. Mais, il me demanda de confirmer à ce dernier qu'il n'était pour rien dans ces arrestations, et que les conventions n'étaient nullement dénoncées par lui. »
Hôtel d'entremont siège de l'équipe de commandement du GMR
                     L'effacement du commandant Lefèbvre ne pouvait que créer un insaisissable climat de suspicion. C'est dans ce contexte que le chef du maquis s'est convaincu de la nécessité d'une attaque contre le siège du commandement du G.M.R. Aquitaine, unité dont certains hommes avaient, à deux reprises, pris des initiatives par trop dommageables envers les maquis, sans que les officiers aient pu en contrecarrer les effets.
                    Il décide en conséquence, non pas un de ces coups de main jusque-là si habituels à la Résistance, et qui aurait pu consister à capturer l'officier rebelle, mais une véritable attaque de vive force, empruntant aux techniques des opérations militaires. Le but recherché, du moins tel qu'il semble avoir été annoncé, est de faire des prisonniers qui serviront de monnaie d'échange.
Opération de représailles
                   Le 10 mars, vers 1 heure 30, une centaine d'hommes descendus du plateau dans la neige, et conduits par Tom Morel en personne, parviennent aux abords d'Entremont. Leur mission : neutraliser les postes de garde installés sur chacun des trois accès au village, encercler celui-ci, investir les deux hôtels où sont logés les policiers.
 
Plan tiré du livre de Michel Germain
 
                    Ce type d'opération, bien maîtrisé par Humbert, on l'a vu lors de la « descente » sur St-Jean-de-Sixt, va ici dégénérer : l'effet de surprise, élément important de réussite, ne fut pas au rendez-vous. Selon les uns, ce fut à cause d'un chien qui aurait donné l'éveil par ses aboiements intempestifs (Michel Germain, Glières, Mars44).. D'autres, ont évoqué un coup de feu échappé malencontreusement de l'arme d'un maquisard et qui aurait été à l'origine de ces aboiements (Pierre Vial, le sang des Glières).
                 A ces raisons, le sous-brigadier Marlin en ajoute une autre : le commandant Lefèbvre savait que ce soir-là le maquis allait attaquer son unité, mais il ignorait le site sur lequel s'effectuerait l'attaque.
              Laissons le policier s'exprimer : « Le 10 mars, vers 0 heure 30, le commandant Lefébvre, qui s'était attardé au comptoir du café de l'hôtel de France, et avait ingurgité pas mal de petits verres, faisait irruption dans la chambre que j'occupais avec Georges Mazars, et me demandait de le rejoindre dans la sienne. Là, il me dictait le texte d'un télégramme que je devais chiffrer avant de le transmettre au détachement de St-Jean­de-Sixt. Ce télégramme spécifiait très précisément : « Attention, maquis viendra cette nuit. Redoublez de vigilance. Doublez les effectifs des postes de garde. Rendre compte de tout incident. Signé : Cdt Lefebvre »
« Comme je le quittais pour m'exécuter, il me demanda de faire venir à lui les deux officiers chefs de section, David et Couret. »
                 Georges Mazars, sous-brigadier de police fraîchement arrivé à Entremont avec le commandant, confirme le récit de son collègue. Il se souvient encore des inquiétudes que suscitait chez celui-ci l'annonce d'une probable opération des maquis sur le G.M.R.
                 Si l'on veut bien ajouter foi aux propos de ces deux anciens policiers que les fonctions d'alors plaçaient en position d'observateurs privilégiés, il ne fait guère de doute que le commandant Lefèbvre ait bénéficié d'une indiscrétion de comptoir, lui dévoilant l'imminence d'une opération du maquis.
                 En est-il résulté des conséquences sur l'effet de surprise ?
                 La réponse n'est pas certaine car, même si nous ajoutons foi à la teneur du télégramme de référence, telle qu'elle a été fournie sur la base des souvenirs du témoin Marlin, les instructions données par le commandant Lefèbvre pour le cantonnement d'Entremont restent ignorées. La réunion nocturne impromptue à laquelle les officiers furent convoqués dans la chambre de leur supérieur, n'eût d'autres témoins qu'eux-mêmes, et ils ne sont plus là pour en préciser le contenu.
                  Lefèbvre s'est-il satisfait de renforcer les postes de garde ? Les a-t-il multipliés ? A-t-il mis en place un dispositif de défense des hôtels, voire des lieux stratégiques du village ?
                  Toutes les suppositions sont possibles, la plus plausible étant qu'il ait fait renforcer les barrages, pareillement aux consignes qu'il avait données pour le détachement de Saint-Jean-de-Sixt.
                  Quoiqu'il en soit, l'approche des maquisards a été vite détectée par les postes de garde, et l'alerte donnée. Dès lors, le déroulement des opérations s'en est trouvé affecté par des échanges de coups de feu le long des cheminements d'accès à chacun des deux hôtels, notamment lorsque Tom s'élança à l'assaut de l'hôtel de France, entraînant son équipe derrière lui. Fusillades nourries selon certains récits des résistants (Louis Jourdan-Joubert, Julien Helfgott, Pierre Gollier, Glières Première bataille de la résistance). Fusillades volontairement retenues selon le sous-brigadier Marlin ; celui-ci soutient que ses collègues guetteurs avaient des consignes permanentes pour donner l'alerte en faisant usage de leur sifflet de dotation et, le cas échéant en tirant en l'air. Toujours selon le policier, les hommes du G.M.R. avaient reçu pour instructions verbales de ne faire usage de leur arme qu'en cas de danger très réel et inévitable.
                  Au-delà de ces positions antagonistes, si on ne peut douter qu'il y ait eu effectivement confrontation armée sans toutefois être en mesure d'en apprécier l'intensité, on observera que celle-ci n'a produit de part et d'autre aucune victime à ce stade de l'opération : « Malgré la violence des tirs d'armes automatiques, malgré la clarté de cette belle nuit d'hiver, aucune balle ne les toucha (les résistants) (Ibid, première bataille de la résistance p108). »
                  Il est vrai qu'en plusieurs endroits, les policiers G.M.R. n'ont ni tiré, ni résisté. Il en a été ainsi, au moins à un poste de garde — celui de l'église -, au central téléphonique et à l'hôtel du Borne ; ce dernier fut investi sans difficulté, les policiers étant restés à l'intérieur des lieux, sans opposer de résistance lors de l'investissement des bâtiments. Ces attitudes nous semblent révélatrices du peu d'empressement des policiers du G.M.R. Aquitaine pour l'affrontement. Leur combativité apparaît en la circonstance, bien émoussée.
                 En tout état de cause, il est de fait que l'opération a été bien élaborée, dans le respect des préceptes de l'art militaire. Un spécialiste en la matière, le général Yves Barde, qui l'a remarquablement décortiquée sur le plan technique dans son ouvrage signalé Glières 1944, affirme : « Sur le plan militaire, cette opération était parfaitement montée. » A l'évidence l'investissement des lieux fut une réussite : les hommes du G.M.R. avaient été maîtrisés sans dommage.
                Malheureusement la tragédie était au rendez-vous dès l'engagement de la phase suivante, celle consistant pour les résistants, à neutraliser les policiers installés à l'hôtel de France, et à leur signifier qu'ils étaient désormais leurs prisonniers.
                Le pire survient
                   Le sous-brigadier Maurice Marlin poursuit le récit des souvenirs qu'il a conservé de ces instants : « Vers 1 heure 30, nous étions brusquement réveillés par des coups de feu, et tirés du lit par le commandant qui tapait aux portes et criait : « Tout le monde en bas ».
« En moins d'une minute, nous avions enfilé pantalons, vestes et capotes kaki. Nous venions de toucher ces nouvelles tenues, en remplacement de celles en drap, bleu marine que nous portions depuis l'origine.
Lorsque j'arrivais en bas de l'hôtel, seule la petite lampe se trouvant devant l'établissement était allumée et éclairait légèrement la rue. D'un coup d'œil rapide à l'extérieur, je distinguais beaucoup de monde et percevais une grande effervescence. A peine ai-je franchi le seuil, que j'étais assailli sans ménagement par des maquisards, qui m'arrachaient des mains mon mousqueton. Tous mes collègues subirent le même traitement au fur et à mesure qu'ils descendaient de leurs chambres.
                 Devant l'hôtel, il y avait des dizaines et des dizaines de maquisards. C'était le branle-bas. Des ordres et des cris fusaient de partout. Il y avait une tension ambiante extrême.
                On apercevait également beaucoup d'agitation devant l'hôtel du Borne, distant d'une centaine de mètres.
Les chambres de notre hôtel étaient immédiatement fouillées, et les collègues qui s'y trouvaient encore étaient désarmés, et rassemblés en bas, avec nous.
                 Pour ce qui me concerne, j'étais à deux ou trois mètres du commandant Lefebvre, sur la rue principale, devant l'hôtel, avec les lieutenants Couret et David.
                J'ai alors vu arriver le lieutenant Tom Morel. Il s'est positionné face au commandant, et l'a invectivé en ces termes : « Vous avez manqué à votre parole, vous êtes un traître ». Dans le même temps, deux maquisards le saisissaient par derrière, et immobilisaient ses bras, pendant qu'un troisième lui enlevait son pistolet placé en étui, à la ceinture. Le commandant Lefebvre se débattait sans succès, et Tom Morel ajouta : « Désormais, vous êtes mon prisonnier ».
                Le commandant Lefebvre était rouge de colère et se mit à hurler : « Moi, commandant Lefebvre, capitaine de l'armée française, prisonnier ?... Jamais. »
                C'est alors qu'il parvint à libérer son bras droit, et à se saisir d'un petit pistolet de calibre 6,35 m/m camouflé dans ses leggings droites.
                La figure écarlate, il tirait à bout portant sur le lieutenant Tom Morel qui n'était guère à plus d'un mètre de lui.
                Touché à mort, Tom s'effondrait. Tout s'est alors précipité.
                Une fusillade totalement incontrôlée éclata. J'ai vu un maquisard qui servait un fusil-mitrailleur anglais depuis le parapet d'un pont à cinq ou six mètres de là, ouvrir le feu sur le commandant Lefebvre ; immédiatement fauché par les balles, il s'écroulait instantanément. Plus tard, on dénombrera 32 impacts sur son corps.
                Ce maquisard tirait partout, et un projectile brisa la seule lampe qui éclairait la rue. D'autres de ses amis, armés de mitraillettes « Sten », se mettaient aussi à tirer n'importe comment.
                La fusillade a duré deux minutes tout au plus, jusqu'à ce qu'un anonyme lance un « Halte au feu », suivi d'effet.
                A la lumière d'un gros projecteur qui s'allumait alors, on pu découvrir qu'il y avait à terre plusieurs blessés. Ils furent installés sans distinction d'origine, dans une salle du café de l'hôtel de France. Les maquisards nous y entassèrent aussi, mains en l'air, ainsi que les collègues de l'hôtel du Borne.
                Comme personne ne s'occupait des victimes qui gisaient à nos côtés, révolté, je me rebellais, de même qu'un collègue, et bousculant un homme de la Résistance, nous prîmes l'initiative de les installer dans une salle contiguë, où le médecin de l'Unité, Piequet, pu diligenter les premiers actes d'urgence.

           Le bilan apparaissait, bien lourd : de notre côté, il y avait quatre ou cinq blessés, dont le lieutenant David, très gravement atteint à la cuisse, et le sous-brigadier Masson, plus légèrement touché. Chez les résistants, deux blessés dans un état désespéré, qui allaient mourir rapidement.

                Georges Decour, policier d’Annecy qui avait rejoint le maquis. Il avait reçu une dizaine de balles, et succomba dans mes bras, avant qu'on ait pu faire quelque chose. Un autre maquisard, la mâchoire arrachée, honorait d'un ultime salut Tom Morel gisant à ses côtés. Il devait décéder dans les heures suivantes. Il s'agissait du champion de ski Frizon.
                J'ai souvenance d'un troisième maquisard, très choqué, et que la mort avait épargné grâce au chargeur qu'il portait à la ceinture, et contre lequel, était venu se ficher une balle !
               Alors qu'avec deux collègues nous faisions ce que nous pouvions pour soulager les blessés, le patron de l'hôtel entra dans la pièce et s'étonna que nous soyons encore là, alors que tous les autres étaient partis vers le plateau, sous escorte.
                Effectivement, je m'aperçus que la salle où nous avions tous été entassés était vide. Avant de partir, les résistants avaient pris soin de s'approprier notre armement et nos paquetages. Ils avaient aussi coupé la ligne téléphonique, nous privant ainsi de toute demande rapide de secours.
               Environ une demi-heure plus tard, un groupe de maquisards est revenu pour récupérer la dépouille de Tom Morel, qu'ils ont chargée sur un traîneau, de même que celle de Decour, qu'ils ne croyaient d'ailleurs pas être des leurs, car il était revêtu de son uniforme de policier ; il a fallu les convaincre du contraire pour qu'ils acceptent de prendre le malheureux.
              Dans le même temps, mes deux collègues du secrétariat, François Hennick et Georges Mazars réapparaissaient à l'hôtel, à notre grande surprise. Ils avaient été relâchés par un officier du maquis. Ils m'ont raconté par la suite qu'un troisième avait refusé cette libération, car il craignait qu'elle ne fût le prétexte à une exécution sommaire.
             Entre temps, le lieutenant Couret qui, reconnu par les officiers de la Résistance comme étant des leurs, n'avait pas été fait prisonnier, nous avisa qu'un autocar allait arriver et transporter les blessés à l'hôpital de Bonneville.
              A 5 heures, après avoir procédé au récapitulatif de l'effectif, j'étais en mesure de lui annoncer que les résistants détenaient soixante-et-un des nôtres. A 9 heures, l'intendant Lelong accompagné du colonel, commandant régional opérationnel Brenot se présentait à l'hôtel de France. Après avoir effectué une brève visite des lieux, et écouté le compte rendu du lieutenant Couret, l'un et l'autre nous insultèrent avec outrance, nous traitant de tous les noms, nous accusant de ne pas nous être défendus. Notamment, ils trouvaient inadmissible et accablant pour nous, l'absence de douilles à l'intérieur de l'hôtel. Nos dénégations ne les convainquirent pas.
             En fin de journée, nous quittions Entremont après avoir récupéré le peu d'affaires qui nous restait. Nous étions repliés sur le cantonnement de St-Jean-de-Sixt, où nous sommes demeurés quelques jours, sous surveillance d'une dizaine de miliciens nous considérant comme très suspects. Vers le 15 mars, nous avons tous été déplacés sur Saint-Jeoire­en-Faucigny (Haute-Savoie) d'où nous avons réintégré notre résidence toulousaine. C'était le 20 ou 21 mars 1944. ......................»
 
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Côté résistance, René Clémence raconte :
…« Les gars se précipitent vers l'hôtel. Tom, Humbert et leurs hommes arrivent au pied du perron. Humbert entre seul. A peine a-t-il ouvert la porte qu’il se trouve face au commandant GMR, révolver au poing qui lui fait faire brusquement volte-face en le prenant par le bras et lui appuie le canon de son révolver dans le dos en disant : « Avance, tu vas tomber sous les balles de tes copains. »
« À peine Humbert a-t-il ouvert la porte, qu'il se trouve face au commandant G.M.R., revolver au poing, qui lui fait faire brusquement volte-face en le prenant par le bras et lui appuie le canon de son revolver dans le dos en disant :"Avance, tu vas tomber sous les halles de tes copains! "
Mais, sitôt étaient-ils sortis de l'hôtel que Tom s'élance et arrache le revolver des mains du G.M.R. et le bouscule, le plaquant contre le mur en criant :"C'est ainsi que tu respectes tes engagements ? Tu n’as  pas honte ? Tu n'es pas digne d'être un officier - Tu n'as pas tenu parole. Tu es un traître et un lâche. Tu es mon prisonnier ! " »
« Sans proférer une parole. le G.M.R. sort un petit revolver de sa poche et à bout portant, il abat notre lieutenant d'une balle en plein cœur. Il dirige son arme contre Humbert, mais une mitraillette crépite. L'assassin a expié... »"
 Jean Bedet, le plus proche au moment du drame, a lâché une rafale de mitraillette sur le commandant Lefèvre. »…
(Le sang de la Barbarie : Chronique de la Haute Savoie de Michel Germain)
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Organigramme et photo du livre d'Michel Germain "Histoire de la Milice". 
 
 
             J'engage tous ceux qui s'intéressent aux G.M.R. ou aux événements du plateau des Glières à lire le livre d'Yves Mathieu (voir ci dessous)
 
 
 
Extraits du livre de Claude Barbier « Le maquis de Glières »